Le 13 septembre 2025, à Mâcon, lors de son premier déplacement officiel, le premier ministre Sébastien Lecornu, a rendu public le projet de réseau « France Santé ». A cette occasion, il a fixé l’objectif de garantir pour tous les Français une offre de soins à moins de 30 minutes et de déployer jusqu’à 5 000 structures d’ici 2027.
Le débat sur les déserts médicaux est revenu au premier plan. Comment analysez vous les annonces du gouvernement ?
Stéphane Junique : C’est un signal fort. La proposition de créer un réseau « France Santé », avec une offre de soins accessible à moins de 30 minutes, va clairement dans le bon sens. Nous saluons cette initiative et nous sommes prêts à y contribuer concrètement, notamment en intégrant les services de soins et d’accompagnement mutualistes dans ce futur réseau.
L’accès aux soins est-il, selon vous, le seul enjeu ?
SJ : Non, c’est justement là qu’il faut élargir la réflexion. L’enjeu dépasse l’accès aux professionnels de santé. À l’heure où nous célébrons les 80 ans de la Sécurité sociale, nous devons réaffirmer une ambition plus large : permettre à chacun, où qu’il vive, de mener une vie en bonne santé. C’est une promesse républicaine essentielle, et elle est aussi un levier pour retisser la confiance entre les usagers, les professionnels et les pouvoirs publics.
Quelles sont les conditions pour atteindre cet objectif ?
SJ : Il y en a trois principales. La première, c’est une mobilisation massive de tous les acteurs. On ne réussira pas sans alliances solides entre collectivités, associations, professionnels de santé et pouvoirs publics. Il faut renouer le dialogue et engager tout le monde autour d’une dynamique commune. Les états généraux de la santé et de la protection sociale, qui ont débuté l’automne dernier et s’achèveront à l’automne 2026, sont, à ce titre, une excellente initiative. Organisés par la Mutualité Française et regroupant près de 70 acteurs, parmi lesquels la Fédération des Etablissements d’Hospitalisation à Domicile, Impact France ou, parce qu’on ne peut pas tous les citer, la Fédération des Acteurs de la Solidarité, les états généraux de la santé seront à même de formuler de véritables propositions de terrain.
Quel rôle peuvent jouer les acteurs mutualistes dans cette mobilisation ?
SJ : Un rôle central. Le modèle mutualiste repose sur une logique non lucrative, sans actionnaires à rémunérer. Cela permet de limiter les dérives de marchandisation de la santé et d’inscrire les actions dans le temps long. C’est aussi un acteur majeur de l’investissement social. Les mutualistes sont donc pleinement légitimes pour contribuer à cette réflexion collective.
Vous évoquez également la nécessité d’une vision de long terme…
SJ : Absolument. C’est la deuxième condition. Les transformations de notre système de santé ne peuvent pas se penser à court terme. Il faut une stratégie pluriannuelle, structurée, avec des moyens clairement définis. Une loi de programmation permettrait justement de mieux répartir les ressources et de réduire durablement les inégalités territoriales d’accès aux soins.
Vous insistez enfin sur la prévention. Pourquoi est-ce si crucial ?
SJ : Parce que c’est notre principal angle mort aujourd’hui. En France, on soigne souvent trop tard, faute d’avoir suffisamment investi dans la prévention. À volume de soins comparable, l’Allemagne consacre deux fois plus de moyens à la prévention que nous. Or, les projections sont très préoccupantes : d’ici 2035, les patients atteints d’affections de longue durée pourraient représenter un quart de la population et concentrer les trois quarts des dépenses de santé.
Que faut-il changer concrètement ?
SJ : Il faut opérer un véritable virage préventif. Cela implique d’agir sur les déterminants de santé : alimentation, logement, activité physique, environnement. Mais aussi d’intégrer davantage les risques socio-écologiques et climatiques dans les parcours de santé : canicules, pollution, catastrophes naturelles… Ces facteurs pèsent déjà lourdement sur la santé, en particulier dans les territoires les plus fragiles.
Le réseau « France Santé » peut-il jouer un rôle dans cette transformation ?
SJ : Oui, et il doit le faire. Il ne s’agit pas seulement de répondre aux déserts médicaux, mais aussi d’éviter l’émergence de « déserts préventifs ». Le réseau doit intégrer pleinement cette dimension pour être efficace à long terme.
Quel choix de société cela implique-t-il ?
SJ : Répondre à cette question revient à en poser une autre,  encore plus fondamentale : voulons-nous abandonner l’héritage de solidarité universelle construit en 1945, ou au contraire le renforcer pour les générations futures ? Si nous voulons préserver un système qui protège chacun selon ses besoins, alors nous devons agir dès maintenant, en réunissant ces trois conditions : mobilisation collective, vision de long terme et priorité à la prévention.